Je l’aime.

Je l’aime et je me demande si elle le voit. Je me demande si elle peut apercevoir les mots que mes yeux retiennent. Je me demande si elle peut sentir les frissons qui parcourent l’écorce de mes membres endormis lorsqu’elle s’approche de moi.

Je l’aime, j’aimerais lui dire et je vais le faire.

Maintenant !

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Il n’est jamais facile de s’ouvrir aux gens et ça n’a jamais été mon point fort.

J’ai toujours aimé en secret. Toujours. Si c’était de l’amour avec un grand A ? Je ne sais pas, mais j’ai souvent aimé. J’en ai souffert. Beaucoup, en fait. A tel point que j’ai voulu me donner la mort. Oui, car j’aimais et parce que l’on ne m’a jamais aimé en retour.

Aussi loin que je m’en souvienne, il y avait cette fille à l’école primaire pour qui j’en pinçais. Elle aimait un autre type, un peu idiot, un peu joufflu aussi. Moi, j’étais maigre et pas très beau. Je ne le suis toujours pas de toute façon, sans doute même un peu moins aujourd’hui. Alors forcément, ça n’a pas fonctionné.

C’est marrant quand même que, dès cet âge, on sait déjà distinguer ce qui est beau de ce qui ne l’est pas. Comment peut-on voir cela à un stade si précoce de la vie ? Demandez-vous d’où ça vient ? Qui nous a, si jeune, introduit à la notion de beauté ?

Quand j’étais au collège, je suis tombé amoureux d’Hélène. C’était l’intello. Je me suis dit, comme j’étais un peu le loser de la classe, qu’elle aurait pu être ma chérie. Je suis donc tombé amoureux d’elle mais elle ne m’aimait pas. « Ah, tu es trop moche !», qu’elle disait. J’avais cette acné purulente et un chemin de fer à double voie en guise de sourire. Elle a fini par se moquer de moi. Quand l’intello de votre école commence à se moquer de vous, vous commencez à admettre que vous ne valez pas grand chose. Je suis donc devenu l’individu de la cohésion sociale. Les railleries à mon égard devinrent très vite le sujet phare de leur conversation et la petite intello se transforma bien vite en la petite fille populaire et cool.

Grâce à moi. Moi, ce moche boutonneux.

Plus tard, au lycée, je suis tombé amoureux de ma prof de biologie. Eperdument. Je me suis taillé les veines par détresse ou par tristesse. Je ne sais plus. Je ne l’ai jamais avoué. Je ne lui ai jamais dit. Ni à elle, ni à personne. Le monde n’autorise pas ce genre de faiblesse. Un amour interdit devient forcément un amour secret. Secret veut dire que l’on garde tout pour soi et ce que l’on garde pour soi nous fait souffrir. Alors j’ai souffert toute ma scolarité. J’ai pris des cours par correspondance. Heureusement pour moi, on ne tombe pas amoureux d’un courrier ou d’un email. On reste chez soi, à l’abri des autres, des moqueries et des souffrances.

A l’université, j’ai embrassé cette fille. C’était ma toute première fois. Elle était ivre. Je suis tombé amoureux, là encore. Le lendemain, elle a dit qu’elle ne me connaissait pas. J’ai pleuré pendant plusieurs jours.

Les années ont fini par passer. Je suis aujourd’hui ingénieur. Je suis même doué. J’ai un bon poste. Je gagne bien. Ma revanche sur la vie, en quelque sorte. Mon truc, du coup, c’est de réparer des choses qui ne fonctionnent pas. Je regarde dans les machines, à l’intérieur, je bidouille deux trois trucs et mon job c’est de faire en sorte que ça marche.

On vit dans un monde de la beauté et de la performance. Il faut que les choses fonctionnent bien et vite. C’est ce que mon métier m’a appris et ce que mon métier me demande. Il faut que tout soit beau et performant. J’aurais tellement voulu que ce soit juste dans mon métier car j’excelle dans ce job.

Dans notre monde, beau, ça veut dire physiquement ou mécaniquement. Performant, ça veut dire être intelligent, fort, dynamique, tenir le coup, à toute épreuve. Ne jamais fléchir, ne jamais accorder un instant à la faiblesse. C’est l’ultime point d’orgue du darwinisme. On ne s’adapte plus ; pour survivre on doit être beau et performant. Rien d’autre. Rien ne compte plus que ça. Tu dois être toujours au top. Et cela partout, partout, partout. Comme dans l’amour ! L’amour, ça doit être beau et performant. Tu dois toujours être au top, toujours performant, dynamique, fort, intelligent, présent, disponible, sinon, on ne te regarde pas, sinon tu n’existes pas et dans l’amour ou pour quelqu’un d’amoureux, il n’y a pas d’ingénieur pour rendre cette machine belle et performante…

Parfois, j’aurais aimé que quelqu’un regarde à l’intérieur de moi. Que cette personne bidouille un peu ce qui ne va pas pour faire en sorte que ça marche.

Mais ça n’existe pas…

Je suis triste car personne ne m’a jamais aimé. Peut-être ne suis-je pas assez performant ? Pas assez beau ?

Alors, j’ai essayé de bidouiller un peu en moi-même et de voir ce qu’il n’allait pas à l’intérieur. J’ai vu mon sang coulé. Il était rouge, comme le sang de tous les autres.

Alors à quoi bon ?

Depuis quelques semaines, je suis là, ici, à moisir, nuit et jour. Parfois, il y a du monde qui vient me voir. On me salue, on me parle, on me demande si ça va mais je sais très bien que je les ennuie. Parfois, il y a d’autres personnes qui passent. Je ne les connais pas. Ils font ce qu’ils ont à faire de toute façon. C’est ma routine.
Puis, il y a elle, cette jolie fille qui passe le matin. Elle vient me voir et me demande toujours comment je vais. Alors j’essaie de lui faire comprendre que ça va mais je ne sais pas si elle le remarque. Je l’aime. Elle prend soin de moi. Enfin, à sa manière.

Elle s’appelle Alice, c’est marqué sur son badge. Elle doit avoir 24 ans, ou à peine plus. Je l’aime, surtout lorsqu’elle me sourit. Elle ne reste jamais très longtemps de toute façon.

Chaque jour, lorsqu’elle vient me voir, j’essaie de lui dire que je l’aime. Je me concentre de toutes mes forces mais je n’y arrive pas. Je la regarde tourner autour de moi. Tantôt sur ma gauche, tantôt sur ma droite, à faire ces trucs que je ne comprends pas. Elle bidouille, tourne des boutons, prend des notes et me sourit. C’est mon ingénieur à moi. J’ai du mal à suivre tous ses mouvements. C’est un peu difficile pour moi de la regarder dans les yeux.

Aujourd’hui, je me suis levé plus tôt que prévu. Je suis là, à l’attendre, car je sais plus ou moins à quelle heure elle arrive. J’ai l’œil qui scrute autour de moi, autant que je le peux.

Le saviez vous ? Lorsque l’on fixe un point devant soi, l’angle entre 10° à 20° nous permet de reconnaître les mots, l’angle de 5 à 30° nous permet de percevoir et reconnaître les symboles, puis de 30° à 60° on parle de discrimination des couleurs et que notre vision binoculaire est de 62° par rapport au point que l’on fixe. Vous le saviez ? Imaginez tout ce que l’on manque sur les 360° qui nous entoure… Alors oui, moi, tout ce que j’ai, c’est cet œil qui scrute ces 62° afin de ne jamais la louper. Elle, mon secret amour.

Aujourd’hui, je vais lui dire que je l’aime. C’est décidé. Je vais lui crier de toutes mes forces. J’attends. J’entends le tic tac du pendule qui doit se trouver quelque part dans la pièce. Je ne sais pas vraiment où. Je compte les secondes. Elle devrait bientôt arriver.

Ah, la voilà !

Elle arrive en face et me sourit. Elle me demande comment ça va.

Je ne réponds rien, je la fixe, mon cœur s’emballe.

Du coup, elle se précipite sur ma droite. Elle fixe quelque chose, immobile. Puis, elle se tourne vers moi un peu inquiète et pose sa main sur mon épaule.

Je me calme. Elle se place de nouveau face à moi. Elle me sourit et me dit : « A demain ! »

Je tente de lui dire quelque chose. Mais rien ne sort. J’ai peur. Je suis tétanisé.

Dire que l’on aime quelqu’un, ça demande du courage. Non pas un courage dont on s’arme soi-même, c’est un courage qui vient de plus loin, c’est un courage qui vient de notre confiance en soi, qui vient d’une prise de risque, qui nous met en péril.

C’est vrai, rien n’est pire que dire je t’aime à quelqu’un qui pourrait ne pas vous aimer. C’est comme se prendre en plein cœur la flèche que l’on a soi même lancée.

Le garder pour soi, ne rien dire, retenir son amour derrière les barreaux de nos lèvres, c’est se laisser s’embraser par un feu ardent qui stagne au fond de nous. C’est mon profond dilemme, celui de ma vie.

Mais maintenant, ça suffit, demain, je lui dirais. Lorsqu’elle reviendra me voir, je lui dirais haut et fort, j’en fais la promesse !

Le lendemain, je la vois arriver, enfin je l’entends venir. Je suis un peu pris de panique à son approche mais je me calme très rapidement. Elle se trouve quasiment en face. Soudain, elle est là, devant moi, elle me fixe dans les yeux et dit : « Alors comment allez vous aujourd’hui ? ». Je me fige. Mes yeux s’arrondissent comme lorsqu’une voiture en plein phare vous arrive droit dessus. Je suis là, à l’intérieur de moi-même, essayant de me remuer, de me faire violence, pour réagir.

Je panique, je perds tous mes moyens. Elle se pose à coté et comme à son habitude, elle tourne quelques boutons, me sourit et prend des notes. Puis, elle finit par : « A demain ! »

Non, non, non ! Pas à demain, pas encore, c’est maintenant !

Je lui crie, du plus profond de mon âme : « Je vous aime ! Je suis amoureux de vous, Alice ! »

Elle se retourne, me regarde, me dévisage, me sourit longuement et elle fait volte face continuant sa marche.

J’hurle, de toutes mes forces. Je hurle tellement fort que mon corps pourrait se déchirer de lui même, mais rien n’y fait, personne ne m’entend.

Vous savez, j’ai attendu toute ma vie pour avouer mes sentiments à quelqu’un. Et lorsque je trouve enfin le courage de le faire, personne ne peut m’entendre. Je peux les voir ici et là, venir me rendre visite, avec le même regard de pitié qu’ils avaient déjà auparavant. Ils ne comprennent pas, toujours pas.

Je m’appelle Alan, j’ai 28 ans, et il y a quelques semaines, j’ai tenté de me donner la mort. Je voulais juste bidouiller un peu à l’intérieur de moi et voir ce qu’il n’allait pas. Maintenant, je suis cette machine de chair molle et immobile qui ne fonctionne plus. On me maintient en vie pour je ne sais quelle raison. Peut-être par amour ou par moquerie. Peut-être un peu des deux.

Je ne peux plus bouger, je ne peux plus tourner la tête sans assistance. On me donne à manger par transfusions sanguines. Je m’urine dessus. Je ne peux plus rien faire.

Sacré routine, hein.

Alors oui, forcément, Alice, elle n’entend pas tout ce que je lui dis. Elle ne saura jamais que je l’aime mais peut-être qu’elle finira aussi par bidouiller un peu à son tour, qu’elle finira par regarder plus profond en moi, sur ces électrocardiogrammes. Car oui, c’est au fond, tout au fond de moi que se trouvent finalement ma souffrance et mon amour pour elle.

Alors qu’est ce qu’il y a vraiment à voir ici ? Où est la vraie beauté et la véritable performance dans tout ça aujourd’hui ?

Ce serait qu’elle s’en rende compte et qu’elle devienne celle qui répare ce qui n’a jamais fonctionné chez moi.