Il cachait son visage dans ses mains, l’échine courbée et ne cessait de répéter : « Je cherche, je cherche juste un endroit où aller, juste un endroit où elle ne sera plus là, à me poursuivre, comme un fantôme. »

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Tout a commencé il y a deux ans lorsque Madame Bailey lui a gentiment serré la main après une rapide consultation dans son cabinet. Monsieur Graham est avocat, ça fait maintenant trente ans. Il officie dans ce même bureau, avec toujours cette identique lampe en marbre et fer doré, son presse-papier rouge, ses bric et broc inutiles et ses étagères remplies de bouquins de lois. Il passe des heures ici, derrière des piles de dossiers à régler des affaires diverses : cas de divorce, recouvrements de dettes, délits mineurs et de nombreux cas sans réelle importance. Il en a fait sa routine : chaque jour, de 8h à 20h. Il se repose que le dimanche. Il n’a ni femme, ni enfant. Il va voir sa mère parfois, tous les deux mois et pour Noël. Sinon, il s’accorde deux semaines de vacances par an, à la montagne, chez un vieil ami.

Monsieur Graham, c’est un casanier à la routine bien huilée. Ces dernières temps, il a un peu perdu le goût des choses. Il s’agace parfois de l’habitude du quotidien mais jamais trop. En fait, depuis plusieurs années, il ne dort plus, ou plus beaucoup. Il se dit insomniaque. Ca fait maintenant cinq ans que ça dure. Ca ne lui posait aucun problème au début car son travail n’est pas épuisant. Il le connait par cœur.
Cependant, ces cinq dernières années, les choses ont commencé à l’agacer, l’insomnie se fit plus intense, les journées devinrent plus longues, moins supportables, les dossiers de plus en plus ennuyeux. Tout lui semblait interminable. La routine le rassurait mais elle l’épuisait également. Un aujourd’hui ressemblait à un hier et un demain à un aujourd’hui. Il avait juste l’impression de revivre un jour sans fin, se répétant à l’infini.
Puis, il y a eu cette matinée, il y a deux ans, lorsque Madame Bailey lui rendit visite dans son bureau pour une affaire de pension alimentaire non payée. Ce fut bref. Trois formulaires à remplir, deux signatures en bas d’une feuille et un échange de documents : le cas était réglé. Madame Bailey le remercia, lui serra la main et claqua la porte de son bureau.

 

A vingt heures, ce jour là, il quitta son bureau. Il ferma le verrou et s’en alla, comme à son habitude. Lorsqu’il sortit de l’immeuble, il tomba nez à nez avec..

« Madame Bailey ? », dit-il, surpris.
« Oh Monsieur Graham, quelle surprise ! Il est bien tard pour quitter le travail. », répondit-elle.
« Oui, je finis toujours à cette heure-là. Que faites-vous ici ? »

« Oh, heu, eh bien… j’habite pas loin…je me promenais. »
« Alors, faites une bonne marche, je dois m’en aller, faites attention à vous ! ».

« J’y compte bien ! »

 

Et il continua sa route.
Il rejoignit sa voiture et rentra chez lui.
Le lendemain, en sortant de sa maison, à 7h30, il prit de nouveau son auto. Il vit sur le trottoir d’en face, Mme Bailey attendant sagement dans l’arrêt de bus de sa rue. Il secoua la tête, se frotta les yeux et regarda de nouveau dans sa direction. Pas de doute, c’était bien elle !
Coïncidence ?
Monsieur Graham monta dans sa vieille berline et se mit en route vers son cabinet.

Les jours qui suivirent, il ne cessa de croiser Madame Bailey, tantôt ici, tantôt là. Le midi, à sa pause déjeuner, elle était là, croisant son regard en se faufilant dans une rue en face de la sienne. Parfois, elle le klaxonnait de sa voiture s’engouffrant dans une autre rue, aux abords de l’immeuble du palais de justice. Elle le saluait de loin. Quelquefois, elle était juste assise dans un bus ou de l’autre coté d’un parc, toujours souriante, lui faisant signe de la main. Puis, il y a eu ce jour où elle lui laissa un mot sous la porte de son bureau :

 

« Je vous aime, vous m’aimez, je le sais, je le sens, à demain. »
Inquiet, Monsieur Graham sortit de son bureau et guetta par la fenêtre du couloir de son étage. Il avait une vue sur le parc automobile de la place centrale de la ville, et une fois n’est pas coutume, la voiture de Madame Bailey était à coté de la sienne. Il descendit et se rendit sur le parking. Après cinq minutes, la mine fraîche de Madame Bailey apparut.

« Oh Monsieur Graham, vous allez… »

« Bon, cessez votre petit jeu ! Ca ne m’amuse plus ! Vous vous méprenez ! Je ne suis pas amoureux de vous ! Alors laissez moi tranquille ! »

« Mais Monsieur Graham, je le sais ! Je sais ce que vous ressentez ! »

« Arrêtez tout de suite ! Ca s’apparente à du harcèlement ce que vous faites ! »

« Oh tout de suite les grands mots »

« Laissez moi ! »

 

Et il partit d’un pas hâtif et rebondi.
Après cet épisode, il ne vit plus du tout Mme Bailey. Emporté d’une légère paranoïa, il ne cessait de regarder par dessus son épaule. Quelques fois, il se retournait d’un vif mouvement pour essayer de l’avoir par surprise. Elle n’était plus là. Elle avait compris. Il finit alors par se rassurer et tout redevint normal, comme avant. De 8h à 20h, du lundi au samedi : cas de divorce, vols à l’arraché, agressions verbales et autres petites affaires.

Après une dizaine de jour, alors qu’il était tranquillement chez lui, un dimanche, quelqu’un klaxonna devant son domicile. Il jeta un œil derrière ses rideaux et vit Mme Bailey dans une voiture. Il se jeta brusquement contre le mur et s’accroupit pour ne pas être vu. Il dit « Putain ! », lui qui ne dit jamais d’insultes.

Les trois mois qui suivirent, elle était là, partout : au centre commercial, au café en face de chez lui, dans la rue où vit sa mère. De nouveau, elle déposa des lettres d’amour, des mots passionnés, des CDs de chansons romantiques. Elle trouva même le numéro de son téléphone personnel. Elle lui lassait des messages chaque jour : des classiques « Je vous aime », « Tu es mon homme », à des passionnées « Prends moi ce soir! » en passant par des longs poèmes d’amour.
Mr Graham essayait tant bien que mal d’ignorer tout cet ennuyeux envahissement. Il changea quelque peu ses habitudes. Il commença par emprunter d’autres rues pour se rendre à son cabinet, puis il partit plus tôt le matin, sinon il ne sortait plus pour le déjeuner, il se préparait des plats, ou il allait voir sa mère un dimanche sur deux plutôt qu’une fois tous les deux mois… Mais rien n’y faisait, elle était toujours là, quelque part, le saluant de la main, lui téléphonant le soir, lui laissant des lettres sous sa porte d’entrée, sous l’essuie glace de sa voiture…
Mr Graham aurait pu porter plainte mais il ne le fit pas. Quel comble pour un avocat de se voir être la victime d’une affaire qu’il aurait pu régler. Mais, ce n’était pas cela qui le gênait le plus, c’était se mettre à jour avec ce cas là, de sortir de sa routine, d’être face à ses collègues qui ne cessaient de lui rappeler sa solitude. Ils les voyaient déjà lui dire : « Et bien, en voilà une ! C’est la bonne occasion pour se marier ! », ou ce genre de trucs. Il n’en voulait pas. Il était bien dans son confortable cocon de l’habitude, dans cette douce sécurité du train-train quotidien. Il ne savait pas trop quoi faire, finalement. Les deux situations l’embêtaient. Il se sentait piéger.

En avril, comme chaque année, il partit en montagne. Cette fois-ci, il s’en alla une semaine plus tôt pour feindre l’habitude et surprendre Mme Bailey, qui devait probablement connaître sa date de départ. Pendant quelques jours, tout était parfait. Il revit son ami, ils se promenèrent en forêt la journée, dégustèrent du bon vin devant un feu de bois, le soir. Mais ce fut de courte durée. Alors qu’il entamait sa deuxième semaine de vacances, il tomba soudainement nez à nez avec Mme Bailey, lors d’une promenade seul en forêt. Elle lui sourit du bout du chemin. Il serra d’abord les poings et s’avança vers elle d’un pas précipité et lourd. Le sourire de la jeune femme s’étirait de plus en plus et elle ouvrit les bras pour l’accueillir. Lorsque Mr Graham arriva à sa distance, il l’attrapa au cou.

« Laissez moi tranquille ! LAI-SSEZ-MOI-TRANQUILLE ! », cria t-il en serrant la nuque de Mme Bailey.
« JE NE VOUS SUPPORTE PLUS ! ON NE SE CONNAIT PAS, LAISSEZ MOI ! ».
Son visage était rouge sang, ainsi que celui de Mme Bailey. Elle essayait de dire quelque chose comme « Je…Je… », mais l’étreinte était si importante qu’aucun mot ne pouvait s’échapper de sa bouche. Après une minute, Mr Graham relâcha la gorge et le corps de Mme Bailey s’effondra sur le sol.
L’avocat se mit alors à courir, pris de panique, laissant le corps inerte de Mme Bailey. Il retourna chez son ami et sans rien dévoiler, il lui dit qu’il devait rentrer en ville. Il écourta alors ses vacances et rentra.

Pendant la semaine qui suivit l’accident, il ne sortit pas de chez lui, affalé dans son fauteuil, le regard fixant le mur pendant plusieurs heures. Il jetait parfois des coups d’oeil par la fenêtre. Pas de Mme Bailey. Il s’inquiétait de savoir s’il l’avait tuée. Il regardait alors les journaux télévisés et demanda à son ami s’il n’avait pas entendu – à tout hasard – quelque chose à ce propos. Sans en dire plus. Mais il n’y avait rien, aucune trace d’homicide par étranglement ou d’une femme disparue.

 

En retournant à son boulot, après ses deux semaines de travail, il trouva une lettre sous la porte de son cabinet:

« Notre aventure en forêt a été l’un des plus incroyables moments de ma vie, je vous aime. Votre chérie. »

A la lecture du message, Mr Graham s’effondra et se mit à pleurer, toute la journée, dans son bureau, fermé à double tour.
Le soir, il rentra chez lui, s’enfermant dans sa maison. Il tira ses volets. Il ne retourna pas au travail pendant plusieurs jours. Lorsqu’il entendait quelqu’un dans la rue, il s’effrayait de peur que ça soit Mme Bailey. Quand la nourriture vint à manquer, il resta tout de même chez lui. Il se laissa pourrir plusieurs jours comme ça. Il se frappait la tête contre le mur parfois, s’énervant contre lui-même : « Laisse moi tranquille ! » qu’il disait, en pleurnichant… « Je veux que vous partez Mme Bailey, loin, loin de moi ! »

Après un certain temps, il décida de voir un psychiatre, se croyant fou. A ce psychiatre, il lui expliqua toute cette histoire, lui montrant les lettres, les messages sur son téléphone et il finit par lui dire : « Je cherche, je cherche juste un endroit où aller, juste un endroit où elle ne sera plus là, à me poursuivre, comme un fantôme. »

A quoi le psychiatre répondit : « Mr Graham, je vais vous aider à trouver cet endroit, mais pour commencer, vous devez comprendre que le seul lieu où se trouve Mme Bailey, c’est dans votre tête. »