Ici, c’est censé être l’endroit où ils se croisent parfois. Un lieu sûr et fermé où seuls leurs ombres passent et se toisent. Ce sont ces trois âmes, esprits ou psychés. Peu importe leurs noms, l’un se présente comme l’antagonisme de l’autre, et vice versa.
Ils sont au nombre de trois, comme un trépied qui porte sur son socle le tableau d’une vie qui se dessine. Ils sont les couleurs ou les formes, le relief ou la profondeur, le flou ou le détail. Une vision. Une perspective. Peut-être.

Ici, pourtant, ils ne sont encore jamais réunis, au même moment, tous les trois.

Jusqu’à maintenant.

Ce qui va se passer ? Nous en savons rien, mais ce qui est sûr, c’est que l’on va en apprendre un peu plus sur chacun d’eux.

Peut-être durant leur échange, peut-être même sous une autre forme.

Attention… les voilà, ils arrivent.

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ACTE I – Scène I

Dans cet endroit vide, clos, une table au centre, Séraphin, Anawin et Béhémoth se rencontrent.


Séraphin – Je t’ai vu, toi, au loin, où vas-tu ?

Anawin (balbutiant) – Qui ça ? M…M..Moi ?

Séraphin – Oui, et puis l’autre aussi, derrière toi, avec les bras croisés.

Béhémoth (d’un ton froid) : C’est de moi que tu parles ?

Séraphin (souriant) – Effectivement, c’est toi que je désignais. Je m’appelle Séraphin. Et vous ?

Anawin (baissant la tête) – Je suis Anawin.

Béhémoth – De quoi tu te mêles ?

Séraphin – Je m’intéresse, c’est tout. A t’observer, avec ta taille, tu as dû en voir des choses. En tout cas, bien plus que moi ou… Anawin, qui est bien plus petit que nous deux.

Béhémoth – En effet, j’en ai vu des choses, des belles et des moins belles. J’en ai appris beaucoup aussi. Je ne suis pas sûr que ça puisse vous intéresser.

Séraphin – Je suis curieux, on peut essayer, non ? Qu’en penses-tu Anawin ?

Anawin – Oui.

Séraphin – Alors prenons chacun une chaise et écoutons quelques unes de tes histoires. Qu’en dis-tu ?

Béhémoth – Très bien.

Chacun prend une place autour de la table.

Séraphin (tendant sa main à Béhémoth) – J’aime connaître le nom des conteurs d’histoires. Tu sais, afin que je puisse dire aux autres à qui appartient le récit que je leur raconte.

Béhémoth (empoignant la main de Séraphin) – Béhémoth, je m’appelle Béhémoth.

Séraphin – Enchanté !

—-

Séraphin – Histoires, pensées et réflexions

C’est un bel exercice pour Séraphin d’amener quelqu’un à se présenter sans l’interroger. On lui avait appris cet acte de diplomatie. C’était quelque chose qui était en lui, que ce pédagogue, ce vieillard fou lui avait enseigné.

Ils s’étaient rencontrés sur un banc par hasard. Un jour d’avril. Séraphin n’était pas encore le Séraphin que l’on vient de rencontrer aujourd’hui, ici, dans cette pièce close, mais il était naissant, comme une pierre de carbone qui attend son sculpteur.

Cet ancêtre un peu illuminé l’avait un jour amené voir des chevaux dans une prairie, à la campagne. Il lui avait dit : « Très bien, caresse le cheval maintenant, sans hésiter. »
A sa grande surprise, le cheval tenta de le mordre, Séraphin recula de justesse, étonné. Le vieillard lui dit alors : « Ne touche jamais la croupe d’un cheval avant de lui avoir parlé. »
Séraphin rétorqua qu’il avait agi sous sa demande mais le septuagénaire lui dit alors : « N’agis jamais sous la demande, réfléchis, questionne toi, toujours. Embrasse la vie sans l’enlacer. »

De retour vers la ville, le patriarche lui expliqua que la surprise mène souvent à la colère. Qu’il n’y avait qu’un pas de l’étonnement à l’offense. Il lui rappela comment il fallait approcher le cheval, en lui parlant d’abord, puis en annonçant la parole par une attitude qui rassure, comme une main chaleureuse et amicale qui souhaite vous saluer.

C’est un acte diplomate.

Leur conversation continua alors. Il lui dit qu’une poignée de mains était aussi un art subtil, qu’il était important lors de ce touché de paumes de sentir la pression de soi et de l’autre afin d’arriver à la parfaite égalité. Presser de trop est insultant, pas assez est une sorte de recul, de timidité, de crainte ou même d’avarice. Le bras doit être tendu à moitié, pas trop raccourci, pas trop généreux. Car oui, un bras trop raccourci illustre le mépris ou la défense, alors que le bras trop ouvert, dégage le corps, offre la poitrine, provoque le meurtrier.

Séraphin commença alors à comprendre que tout était subtilité, calcul et mesure.

—-

ACTE I – Scène I (Suite)

Béhémoth commence son histoire.

 

Béhémoth – C’était un jour de classe. J’étais encore jeune. J’étais assis entre deux de mes camarades de cours. Je me souviens que l’on était en train d’effectuer un examen. Alors que j’étais concentré sur l’un des exercices, je sentais ma table trembler…

Séraphin – Continue…

Béhémoth – Je sentis la table trembler… Je me tournai sur ma gauche et je vis ma camarade, une chaise plus loin, la tête sur son cahier, le corps tremblant. J’avertis d’abord mon autre collègue sur ma droite et je lui dit que ma voisine n’était pas bien. Il regarda et je vis dans l’éclair de son œil un sentiment de peur et d’étonnement. Il fit passer le message à la fille à coté de lui. Pendant ce laps de temps assez court, le corps vibrant de ma voisine s’échappait sur le coté de la table, prêt à tomber. Je vis son stylo à encre serré dans sa main. J’eus cette image en tête : le stylo à encres lui transperçant son visage. Je me levai et prévint ma professeure. Du bout de la salle, elle se leva et appela ma camarade inconsciente vibrant de tout son corps. Un élève derrière tendait ses bras pour la rattraper alors qu’elle tombait. L’instit’ cria de ne pas la toucher. Je vis le corps de ma camarade basculer, je fis un brusque pas en avant, saisissant son stylo à la volée, qui dans cet ultime mouvement aller lui transpercer la joue. Le corps agité s’éclata au sol, faisant un bruit ahurissant, réveillant la trentaine d’élèves de ma classe de leur relative concentration. Tout le monde se retourna. Je me tournai vers ma camarade, puis vers tous ses regards scrutant dans ma direction. Mon voisin de table se mit à courir vers le bout de notre rang. Il s’écroula et perdit connaissance. A ce moment là, dans cet instant de totale incompréhension, il y a toujours cette seconde de silence avant que tout éclate. Durant ce laps de temps, j’entendis mon professeur crier « ne l’as touchée pas ! » et le calme de ma classe se transforma en une soudaine panique générale. Tout le monde dégageait sa chaise poussant sa table pour fuir aussi loin que possible ce corps tétanisé et vibrant, probablement contagieux et mortel… du moins c’est sans doute ce que tout le monde pensait à ce moment là.

Anawin – Qu’as tu fait ? Tu t’es enfui également ?

Béhémoth – Pourquoi faire ? C’était une crise d’épilepsie.

Séraphin – Qu’as tu fait Béhémoth ?

Béhémoth – J’ai écarté les chaises et tables s’éparpillant autour de ma camarade malade. Je voulais juste qu’elle ait de l’air. Je ne savais pas à cet âge comment réagir face à une crise d’épilepsie. La seule chose à laquelle j’ai pensé c’était qu’elle aille bien. Je ne cessais de me dire qu’on ne meurt plus d’une crise d’épilepsie aujourd’hui. J’ai alors écarté tous les objets dangereux autour d’elle : chaises, tables, son sac d’écoles, ses crayons qui étaient tombés au sol… puis ma professeure m’a demandé de m’écarter. Tout le monde était en pleurs.

Séraphin – Qu’as tu pensé ?

Béhémoth – J’étais un peu abasourdi. Certes, je n’ai pas paniqué ou du moins je n’ai pas été emporté par cette folle énergie alors que tous mes camarades étaient parti au quart de tour. Moi, j’ai seulement agi et j’avais juste l’impression d’être entouré de spectateurs…

Séraphin – Où veux-tu en venir ?

Béhémoth – Pourquoi étais-je le seul à agir ? Pourquoi tout le monde regardait la scène horrifié ? C’était une simple crise d’épilepsie. Je comprends que l’on puisse être emporté par la peur, mais il n’y avait pas à l’être. J’ai vu ça beaucoup trop de fois, Séraphin. L’Homme est lâche.

Séraphin – Pourquoi ?

Béhémoth – Par manque d’altruisme. Je pensais que c’était par peur, mais c’est simplement par manque d’altruisme. Nous sommes si bons à juger des injustices et des actes d’autrui, à tel point que l’on souhaite faire partie de la même scène lorsqu’on se sent ne pas y appartenir. On regarde les guerres qui se déroulent devant nos yeux. On veut intervenir mais on ne fait rien. On veut faire la guerre à la guerre, mais la vraie guerre est en nous.

Séraphin – C’est très juste.

Anawin – Que veux-tu dire Béhémoth ? Quand tu dis que la guerre est en nous, tu veux dire que l’on combat nos propres démons ?

Béhémoth – Non, les gens s’emportent de colère, de fureur, face à des actes qui leur semblent terribles, mais ils n’agissent pas. Ils se font les spectateurs d’eux-mêmes. C’est un théâtre inversé.

Séraphin –Mais s’ils sont animés par de la colère ou par une furieuse émotion, pourquoi n’agissent-ils pas, à ton avis ?

Béhémoth – A cause des entr’actes…

Anawin – Des entr’actes ?

Béhémoth – Oui, le changement de décors les éteint, les amène vers un autre drame et tout cela les entretient d’un acte à un autre… Du coup, ils sont éternellement réglés à être des spectateurs qui ne regardent que les drames défilaient devant eux, ils sont maintenus assis et détournés de toute volonté à aider la victime. C’est d’un triste.

Séraphin – C’est une vision intéressante, mais je ne pense pas que l’altruisme et la générosité soient rares parmi les hommes, je pense juste qu’ils ont perdu cette discipline, celle de juger bon et de comprendre pour agir. Qu’en penses-tu Anawin ?

Anawin – Je pense que les gens jugent pour ne pas être jugés.

Séraphin – Est-ce tout ?

Anawin – L’altruisme n’existe plus Séraphin. C’est la somme des individualismes qui fait évoluer la société aujourd’hui. Ca me rend triste et ça me met en colère de penser cela, mais j’ai appris par expérience qu’il n’y avait plus de générosité ou alors, elle s’apparentait à quelques calculs résultant d’un intérêt : le don contre le don.

Séraphin – Le don contre le don ? Qu’est ce que c’est ?

Anawin – On donne seulement pour recevoir quelque chose en retour. Si quelqu’un donne aujourd’hui sans rien recevoir, il ne sera pas satisfait. Il sera frustré. Pas forcément au premier abord, mais cette personne n’hésitera pas à te le rappeler. Nous sommes les meilleurs pour se souvenir de ce que l’on donne, jamais de ce que l’on reçoit.

Séraphin – Penses-tu que cela est un manque d’attention ?

Anawin – Non, c’est juste que les gens ne parlent qu’à leur propre cœur, ils n’entendent pas celui des autres. C’est aussi être son propre spectateur que celui de donner pour recevoir, on se voit donner, donc on se voit recevoir.

Séraphin – Béhémoth ?

Béhémoth – Oui ?

Anawin – C’est vrai, Béhémoth, non ?

Béhémoth – Ce n’est pas faux en tout cas. Et toi Séraphin, tu poses des questions, mais que penses tu de tout ça ?

Séraphin – C’est intéressant. Vos points de vue, pour certains tirés de vos propres expériences, sont vraiment intéressants. L’égalité au sens large des choses, dans le don ou dans le jugement, n’est seulement pensée. Généralement, les gens jugent rapidement mais avec une certaine paresse. Ils mesurent les choses, les moindres comme les plus importantes, ils pointent ce qui manque, ils désignent les fautes puis pardonnent, ou oublient, ou passent à un autre drame. Ce calcul manque de fond, toujours. Il n’est fait que d’apparence, comme dans le don. Tu le disais Anawin, et c’est juste, on donne pour recevoir, jamais pour donner. C’est un agissement d’apparence, pas d’égoïsme. Le vrai modèle du jugement ou du don, c’est la métaphore de la mère qui donne sans attendre quelque chose en retour. C’est une belle figure de sagesse, car en donnant sans recevoir, elle fait grandir un homme, elle fait devenir une fille une femme. C’est à nous de donner, par sagesse d’esprit, de juger bon, de comprendre et d’éduquer. En donnant de nous sans attente, on communique de l’esprit et de l’âme, qui ne coûte rien, qui fait grandir la société. Ce don fera profit dans l’instant et dans le futur, non pas un profit dans une forme marchande, mais dans une forme intellectuelle et spirituelle. Mais, cela est un apprentissage et une discipline que l’on a tous besoin d’apprendre à nouveau.